L'histoire du LEP a commencé à la fin des années 70, lorsque des physiciens des Etats membres du CERN* se réunirent pour discuter de l'avenir à long terme de la physique des hautes énergies en Europe. Un nouveau modèle des interactions fondamentales, unifiant les forces faible et électromagnétique, apparaissait, et le LEP serait la machine qui permettrait de l'étudier. Après une histoire qui s'était édifiée sur des machines à protons, l'idée d'un collisionneur électronpositon constituait pour le CERN une rupture par rapport à la tradition. Mais comme les électrons et les positons sont, à notre connaissance, des particules ponctuelles, les résultats de leurs collisions sont bien plus faciles à interpréter que ceux des collisions entre des protons et des antiprotons, qui constituaient l'avenir immédiat du CERN. Le projet LEP fut approuvé officiellement en 1981 et les travaux de génie civil commencèrent le 13 septembre 1983, lorsque les Présidents des deux pays hôtes du CERN, François Mitterrand pour la France et Pierre Aubert pour la Suisse, donnèrent symboliquement le premier coup de pioche et posèrent une plaque commémorative de l'inauguration.
Les
travaux de génie civil pour le LEP furent une grande entreprise.
Une bonne part de l'infrastructure nécessaire au nouvel accélérateur
était déjà en place, puisqu'il était prévu
que le complexe d'accélérateurs existant du CERN opère
une préaccélération des électrons et des positons
du LEP, mais un grand nombre d'installations nouvelles devaient être
construites. Les plus apparentes étaient le tunnel de 27 kilomètres
abritant la machine, ainsi que les halls d'expérimentation et les
bâtiments de surface. Il fallait aussi des tunnels de transfert pour
relier l'accélérateur SPS au LEP, ainsi que des bâtiments
pour loger un accélérateur linéaire (linac), et des
anneaux de stockage pour produire et accumuler des électrons et des
positons. Les progrès furent impressionnants. A la fin de 1984, les
bâtiments du linac et de l'accumulateur électronpositon
étaient terminés et dix des dix-huit puits d'accès
avaient été creusés. Le 8 février 1988, les
deux extrémités du tunnel en construction de 27 kilomètres
se rejoignirent avec une erreur d'un centimètre seulement. Un faisceau
fut ensuite injecté cette même année dans les premiers
2,5 kilomètres de l'anneau, et le premier faisceau circula le 14
juillet 1989. Les collisions commencèrent un mois après, le
13 août, cinq ans et onze mois exactement après la cérémonie
du premier coup de pioche.
Un
tunnel de 27 kilomètres nécessite de minutieux travaux géodésiques
pour que ses extrémités se rejoignent exactement, surtout
lorsque ce tunnel est destiné à abriter un accélérateur
de particules dont les éléments doivent être alignés
à une fraction de millimètre près. Au début
du projet, on avait recours à des mesures en surface, pour cartographier
le réseau de surface, et les tunneliers étaient ensuite
guidés par des techniques gyroscopiques sous la surface du sol.
La première section de 1300 mètres fut achevée en
1984 avec une erreur d'un centimètre dans les plans horizontal
et vertical. Un an après, l'expérience acquise avec les
tunneliers permit de creuser l'arc de quatre kilomètres allant
du point 1 (sur le domaine du CERN à Meyrin) au point 2 (emplacement
de l'expérience L3) avec une erreur de quatre millimètres
seulement. Vers la fin de 1984, les mesures terrestres furent complétées
par des mesures avec le système de mesure par satellite NAVSTAR.
Grâce à des signaux horaires émis par une horloge
atomique embarquée, des récepteurs terrestres calculaient
les positions de paires de stations géodésiques. Les résultats
obtenus avec NAVSTAR permirent de repérer huit sites de surface
du LEP à quatre millimètres près par rapport aux
résultats des mesures terrestres.
Les
quatre collaborations qui construisaient des expériences pour le
LEP firent oeuvre de pionnier en devenant les groupes de physiciens les
plus cosmopolites que le monde ait jamais vus. Des éléments
des détecteurs ont été construits dans des pays aussi
éloignés des pays membres du CERN que la Chine, le Japon
ou les Etats-Unis. Lorsque les halls d'expérimentation furent prêts
en 1988, tous les divers équipements des détecteurs arrivèrent
du monde entier pour leur assemblage final au CERN. La bobine supraconductrice
de l'expérience DELPHI dut faire un trajet, minutieusement préparé,
de 1600 kilomètres par la route, par la mer et par péniche
jusqu'à sa descente du Jura pour arriver au CERN en octobre 1987.
La bobine de DELPHI faisait partie du plus grand aimant supraconducteur
jamais construit, avec une longueur de 7,4 mètres, un diamètre
de 6,2 mètres et un poids de près de 84 tonnes. Elle fut
installée avec des éléments du détecteur venus
d'Allemagne, de Belgique, du Danemark, d'Italie, de Finlande, de France,
de Grèce, des Pays-Bas, de Pologne, du Royaume-Uni, de Russie et
de Suède. Chacune des autres expériences - ALEPH, L3 et
OPAL pouvait aussi se targuer d'une collaboration internationale
similaire.
A
la fin de 1987, les aimants du LEP étaient stockés et prêts
à être installés. Les aimants de couleur blanche à
l'arrière-plan sont les aimants dipolaires du LEP, qui se distinguent
par leur conception originale. Ils sont constitués de plaques d'acier
avec un garnissage de béton dans les interstices séparant
les plaques. Compte tenu que les champs de courbure utilisés pour
le LEP sont relativement faibles, cette technique constitue une alternative
bien moins onéreuse que l'acier massif: le prix de revient
est divisé par deux environ. Les aimants de couleur bleue au premier
plan sont des aimants quadripolaires de focalisation et les petits aimants
jaunes à l'arrière-plan des sextupôles qui corrigent
la "chromaticité" des faisceaux; de même que les systèmes
optiques apportent des corrections pour les différentes longueurs
d'ondes qui constituent la lumière, ces sextupôles corrigent
la dispersion des impulsions dans les faisceaux de particules du LEP.
Le LEP complet possède 3368 dipôles, 816 quadripôles,
504 sextupôles et 700 autres aimants qui apportent de légères
corrections aux orbites des faisceaux. Autour de chaque expérience,
des quadripôles supraconducteurs à champ très élevé
permettent de comprimer une dernière fois les faisceaux avant de
les faire entrer en collision.
Voici
l'une des premières collisions électron-positon enregistrées
dans le LEP pendant la période d'exploitation pilote de cinq jours
de l'accélérateur qui commença un peu avant minuit
le 13 août 1989. L'expérience OPAL eut le privilège
d'enregistrer la toute première collision, à minuit cinq
environ, mais les trois autres expériences ne tardèrent
pas à suivre. Le LEP était conçu pour étudier
les particules W et Z porteuses de la force faible qui joue un rôle
important dans la radioactivité et dans les processus nucléaires
qui permettent la combustion du Soleil. Sur cette image, une particule
Z se désintègre sous forme de quarks. En s'éloignant
du point de collision, les quarks produisent les "jets" de particules
qu'on peut voir. Les lignes montrent les traces des particules et les
cadres l'énergie qu'elles ont déposée. La première
période d'exploitation véritablement consacrée à
la physique commença le 20 septembre et se poursuivit pendant trois
mois. Dans cette période, chaque expérience enregistra quelque
30 000 particules Z, une quantité suffisante pour lancer les premières
analyses des données recueillies avec le LEP.
Le
LEP fut inauguré officiellement le 13 novembre 1989 en présence
de quelque 1500 invités, parmi eux des chefs d'Etat et des ministres
de l'ensemble des quatorze Etats membres du CERN. Onze ans plus tard,
le nombre d'Etats membres du CERN est passé à vingt, avec
l'adhésion de la Finlande, des Républiques tchèque
et slovaque, de la Hongrie, de la Pologne et de la Bulgarie. Les résultats
du LEP ne se firent pas attendre. A la date de l'inauguration, les premiers
résultats avaient déjà été annoncés:
les expériences LEP avaient montré que les familles de particules
étaient au nombre de trois et seulement trois.
Ce
graphique présente la preuve attendue. La section efficace totale
des collisions électron-positon est représentée en
fonction de l'énergie dans l'exploration par le LEP de la
région de masse de la particule Z. Le résultat est un pic
très net correspondant aux désintégrations visibles
de particules Z. Mais le Z peut aussi se désintégrer sous
forme de neutrinos qui échappent aux détecteurs. Le graphique
montre, outre les données, les prédictions du Modèle
standard qui a postulé l'existence de deux, trois ou quatre types
de neutrinos. La courbe des trois neutrinos correspond manifestement bien
mieux aux données que les deux autres courbes. Toute la matière
ordinaire est constituée de particules de la famille des particules
les plus légères. C'est à une nouvelle génération
d'expériences de physique qu'il appartiendra de répondre
à la question de savoir pourquoi la Nature a fourni deux répliques
plus lourdes de cette famille.
Chaque détecteur du LEP est constitué de plusieurs couches de détecteurs secondaires qui repèrent les particules produites dans les collisions électron-positon. Le tube qui transporte les faisceaux d'électrons et de positons circulant dans des directions opposées passe au centre de ces détecteurs. Les sous-détecteurs qui l'entourent forment des cylindres concentriques avec des "bouchons" qui ferment les extrémités afin que seul un faible nombre de particules échappent à la détection. Chaque couche exécute une tâche spécialisée pour l'identification des particules produites dans les collisions.
L3 est le plus grand des détecteurs du LEP. Son aimant (peint
en rouge) est constitué d'environ 8500 tonnes de fer. Il mesure
15,8 mètres de haut et 16 mètres de long et entoure
l'ensemble des éléments sensibles de L3 des chambres
pour enregistrer les traces des particules et des calorimètres
pour mesurer leur énergie. Une partie du système de calorimétrie
de L3 est constituée de cristaux de germanate de bismuth (BGO).
Ces cristaux émettent de la lumière lorsqu'ils sont traversés
par des particules chargées. Cette propriété du
BGO présente un intérêt pour la médecine,
où les cristaux peuvent être utilisés dans les appareils
de tomographie par émission de positons (TEP). Leur emploi à
L3 a ouvert la voie à leur application aux scanners dans les
hôpitaux du monde entier.
Voici ce que donne une vue de face d'une collision dans le détecteur
ALEPH après une reconstitution sur ordinateur. Les traces montrent
le passage des particules produites lorsqu'un électron et un
positon "s'annihilent" pour produire une particule Z. Le Z se désintègre
ensuite pour produire ces trois jets de particules bien visibles mesurés
par les trajectographes d'ALEPH et incurvés par le champ d'un
électro-aimant supraconducteur. Sur l'image, les deux cercles
extérieurs (en rouge) représentent l'énergie détectée
dans les calorimètres. La forme des trois jets indique que la
particule Z s'est rapidement désintégrée en un
quark et un antiquark, mais que l'un de ceux-ci a également rayonné
un gluon, le porteur de la force forte qui maintient ensemble les quarks.
L'énergie totale contenue dans ces trois jets représente
une énergie équivalant à la masse de la particule
Z: 91 gigaélectronvolts (GeV).
A l'occasion d'une opération de maintenance courante, le
détecteur OPAL dévoile l'un de ses principaux sous-détecteurs.
Le calorimètre électromagnétique mesure l'énergie
des électrons et des photons. Il est constitué de plusieurs
milliers de blocs de verre au plomb enveloppés de noir pour éliminer
la lumière parasite; cette moitié en forme de C du cylindre
comporte à elle seule 4720 blocs, et ceux-ci sont profilés
selon 16 configurations différentes, de manière qu'ils
soient tous orientés vers le point où les faisceaux entrent
en collision. On distingue à gauche et à droite des parties
des bouchons qui montrent, sur la gauche, la structure en couches du
calorimètre hadronique. Celui-ci est constitué principalement
de fer, qui arrête les protons, les neutrons et les autres hadrons
(particules constituées de quarks). Entre les couches de fer
sont disposés des détecteurs qui mesurent l'énergie
déposée par ces particules. Le fer fait également
partie de l'électro-aimant qui incurve les traces des particules
pour fournir des informations essentielles sur leur impulsion et donc
sur leur énergie.
Après sept années de mesure de précision de la particule Z, les expériences LEP ont porté leur attention sur les particules W. Cette reconstitution sur ordinateur de traces de particules dans le détecteur DELPHI révèle le premier exemple enregistré de la désintégration de deux particules W produites ensemble dans une collision électron-positon au LEP. Dans cette collision, l'électron et le positon se sont annihilés et leur énergie s'est transformée pour donner les masses des deux particules W l'une à charge positive et l'autre à charge négative qui se sont désintégrées presque instantanément en d'autres particules. Le W a plusieurs modes de désintégration, mais dans ce cas chaque particule W s'est désintégrée en un quark et un antiquark produisant un total de quatre jets dans le détecteur. Cet événement a été enregistré le 9 juillet 1996, peu de temps après que l'énergie du LEP eut été portée à 161 GeV par faisceau juste assez pour créer la masse de la paire de particules W.
Cette
vue aérienne du LEP montre bien les dimensions du plus grand instrument
scientifique au monde. L'anneau du LEP est représenté par
le cercle blanc et la ligne pointillée marque la frontière
entre la France vers le haut et la Suisse vers le bas. Le site principal
du Laboratoire du CERN est proche de l'emplacement où l'anneau
du LEP traverse la frontière dans l'angle en haut et à gauche.
En bas à gauche, l'aéroport international de Genève-Cointrin
donne une idée de l'échelle. Le quatre détecteurs
du LEP sont disposés à intervalles réguliers autour
de l'anneau à des emplacements repérés par des points
blancs. Dans le sens horaire, ALEPH est en haut, suivi par OPAL, DELPHI
et L3.
Les
principaux "moteurs" du LEP sont des "cavités" accélératrices
supraconductrices comme celles-ci. Elles ont un double rôle: accélérer
les faisceaux de particules jusqu'à l'énergie de collision
et maintenir cette énergie lorsqu'elle a été obtenue.
A chaque tour dans la machine, les particules traversent les cavités
accélératrices où elles gagnent de l'énergie
dans des champs électriques élevés. A l'entrée
en service du LEP en 1989, son énergie était fournie par
128 cavités accélératrices en cuivre. Avec une tension
accélératrice de 300 mégavolts (MV) par tour, elles
fournissaient assez de puissance pour porter l'énergie de chaque
faisceau à 50 GeV, ce qui suffit pour produire les particules Z.
Même à l'époque où le LEP était encore à l'étude, on avait fait preuve de clairvoyance en lançant un programme de R&D sur des cavités supraconductrices pour permettre au LEP d'accroître son énergie. Ces nouvelles cavités ont été installées à partir de 1996, et en 1998 un total de 272 cavités supraconductrices apportait une puissance suffisante avec une tension accélératrice de 2700 MV par tour pour que le LEP atteigne une énergie de collision totale de 189 GeV.
En mai 1999, les seize dernière cavités supraconductrices du LEP étaient installées et l'énergie de la machine a ainsi atteint 192 GeV. Mais on allait faire mieux. Les ingénieurs du LEP décidèrent de dépasser le point de fonctionnement nominal de 6 MV par mètre des cavités supraconductrices pour atteindre 7 MV par mètre, soit 6% au-delà de leur limite nominale. Le 2 août, à point nommé pour le dixième anniversaire du LEP, leurs efforts furent récompensés lorsque les premiers faisceaux de 100 GeV de l'accélérateur entrèrent en collision. Plus tard dans l'année, le 25 septembre, l'énergie fut encore augmentée d'un cran jusqu'à 101 GeV par faisceau, et c'est à cette énergie que se déroula une grande partie du dernier mois d'exploitation en 1999.
Ainsi, tout était réuni pour que la carrière du LEP
atteigne une apogée dramatique en 2000. Huit anciennes cavités
en cuivre furent remises d'urgence en service et les cavités supraconductrices
furent sollicitées encore davantage. Il en résulta que le
LEP parvint à une énergie de collision supérieure
à 104 GeV par faisceau, et les expériences annoncèrent
des signes alléchants d'une nouvelle physique. La particule de
Higgs, jusqu'à présent insaisissable, est l'un des principaux
maillons manquants de la physique. Sa découverte pourrait aider
à expliquer les masses des particules fondamentales. Le LEP a déjà
dépassé l'énergie la plus probable pour la découverte
du Higgs, de sorte que chaque palier supplémentaire apporte de
nouveaux espoirs de découverte. En septembre 2000, l'ensemble des
quatre expériences LEP avaient enregistré des collisions
pouvant être la preuve de l'existence d'une particule de Higgs avec
une masse voisine de 114 GeV. Mais cette preuve n'est pour l'instant pas
définitive. Nous savons déjà que si la particule
de Higgs existe, elle sera à la portée du successeur du
LEP, le Grand collisionneur de hadrons (LHC). Quoi qu'il se produise maintenant,
l'accélérateur vedette du CERN a donc déjà
démontré qu'on aura une riche moisson de résultats
de physique lorsque le LHC entrera en service en 2005. Alors que nous
nous réunissons pour célébrer les succès du
LEP, la fin de l'histoire reste à écrire.
Cavités accélératrices |
|||||
| Date | Cuivre |
Film de niobium |
Niobium massif |
Tension accélératrice nominale (MV) | Energie du faisceau (GeV) |
1990 |
128 |
0 |
0 |
300 |
45 |
Nov 1995 |
120 |
56 |
4 |
750 |
70 |
Juin 1996 |
120 |
140 |
4 |
1600 |
80.5 |
Oct. 1996 |
120 |
160 |
16 |
1900 |
86 |
Mai 1997 |
86 |
224 |
16 |
2500 |
91.5 |
Mai 1998 |
48 |
256 |
16 |
2750 |
94.5 |
Mai 1999 |
48 |
272 |
16 |
2900 |
96 |
Nov 1999 |
48 |
272 |
16 |
3500 |
101 |
Mai 2000 |
56 |
272 |
16 |
3650 |
104.5 |
* Le CERN, Laboratoire européen pour la physique des particules, a son siège à Genève. Ses Etats membres sont les suivants: Allemagne, Autriche, Belgique, Bulgarie, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Italie, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République slovaque, République tchèque, Royaume-Uni, Suède et Suisse. La Fédération de Russie, Israël, le Japon, la Turquie, les Etats-Unis, la Commission des Communautés européennes et l'UNESCO ont le statut d'observateur.